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Carnet de vie d'un médecin voyageur


Tu viens compter les manchots ?

Publié le 19 Février 2013, 10:59am

"Tu viens compter les manchots ?"

Loin d'être une substitution antarctique à la technique consistant à égrener les moutons qui sautent au-dessus de la barrière pour enfin réussir à s'endormir sous des latitudes où la nuit se fait rare en été, c'est la proposition pour le moins originale mais tout à fait sérieuse qui m'a été faite il y a une poignée de jours par un de nos ornithologues.
Christophe venait de me prendre au dépouvu juste après un repas généreux, comme d'habitude, que nous avait concocté le chef pour midi.

- Euh ! Pourquoi pas ! C'est quand ?

- Prends ton temps : on part dans vingt minutes. Mais si tu es prêt dans vingt-cinq minutes, c'est pas un problème !

Le sens de l'humour ? J'y réfléchis encore.

Quoi qu'il en soit, à vérifier avec le chef de base que je peux sortir sans souci, puis filer enfiler des vêtements plus adaptés à ce genre d'opération qu'un simple jeans et un tee shirt au confort inégalable et inégalé lorsque je travaille dans mon bureau, et enfin, à préparer mon matos photos (c'est idiot de partir avec une batterie presque vide ou sans  carte mémoire dans l'appareil), j'avais consommé dans les grandes largeurs le temps qui m'était imparti.

Marche avec précipitation vers Biomar, le bâtiment scientifique dévolu aux protocoles et études des ornithologues et des pêcheurs : Ouf ! Je suis " à l'heure!".
Et c'est parti pour aider la science.

Nous commençons par une petite marche d'approche jusqu'à la colonie sur laquelle nous allons travailler aujourd'hui, sur une des nombreuses îles disposées en chapelet tout autour de l'île des Petrels où est établie notre base.

- Sur laquelle on va ?

- Rostand. Me répond-il.

- Rostand ? Comme Edmond ?

- Non. Là, c'est Jean !

- Oups. Connais pas.

Il ne faut qu'une petite quinzaine de minutes pour accéder à l'île mais cheminer sur une banquise déjà bien fragilisée par des chaleurs estivales et qui débâcle chaque jour un peu plus crée son lot d'émotions.
Un bâton de randonneur à la main, Christophe sonde la glace devant lui avec régularité  ou quand le doute l'étreint pour en éprouver la solidité.
Pas de problème. Nous arrivons sans encombre sur place.

Que ça fait du bien ! Je n'en suis pas loin, mais je suis hors de la base.

Une vue différente s'offre à moi. Le Glacier de l'Astrolabe se répand sous mes yeux, tout de blanc immaculé vêtu. Le ciel bleu s'offre à moi et souligne davantage les contrastres entre la terre et les cieux. L'air qui pénètre mes narines est plus doux, plus frais, plus tout !!

Pas de doute, j'avais bien besoin de sortir de cet environnement qui m'est devenu déjà si familier. J'ai l'impression d'être transposé, cet après-midi, dans un autre monde immensément libre.

 

Les poussins sont les petites boules de duvet gris. Il ne devrait pas être très dur de les compter, non ?

Les poussins sont les petites boules de duvet gris. Il ne devrait pas être très dur de les compter, non ?

Mon regard se pose sur les nombreuses manchotières d'Adélie aux alentours alors que Christophe commence à me distribuer ses consignes :

- Tu vas compter les poussins de la petite manchotière là, me dit-il, alors qu'il me désigne un petit groupe isolé sur un bout de rocher, pendant que Sabrina et moi, on s'occupe de la grande, à côté.

Il me tend un petit accessoire brillant sous le soleil que je reconnais pour l'avoir déjà vu utilisé par les hôtesses de l'air avant le décollage. Un bouton poussoir y incrémente un petit compteur analogique d'un point à chaque pression. La différence avec les hôtesses de l'air, c'est que pour le comptage, tout le monde est assis et rangé sur son fauteuil. Là, les manchots sont moins coopérants.
Si je m'approche trop, je leur fais peur et ils reculent, se mélangent et j'ai autant de facilité à reconnaître deux manchots distincts que deux poissons rouges dans un bocal.Si je reste à distance, je ne les gêne plus mais je n'arrive pas à les voir tous et j'en oublie.

La subtilité consiste donc à trouver un rocher plus haut que les autres pour surplomber la colonie. Cette astuce n'est, par malheur, pas toujours applicable et le compte s'en trouve perturbé. Pour preuve, ma première expérience sur le sujet :

J'ai effectué trois comptages de la même colonie sous trois angles différents :

Le premier résultat est de 18 poussins.

Le second est de 20 poussins.

Le troisième est de 22 poussins....

En pleine réflexion sur mon efficacité relative, je reçois le coup de grâce, bien involontaire, de Christophe qui revient déjà avec un compte de plus de 350 poussins sur la colonie nettement plus conséquente à côté de la mienne. Il me rassure néanmoins :

- T'inquiète pas ! C'est normal au début. On a tendance à vouloir compter en plus dans la tête et on se trompe. La meilleure stratégie, c'est de cliquer sur le bouton quand tu vois un poussin sans chercher à savoir à combien tu en es et de checker à la fin.

Le front rasséréné, je le suis pour poursuivre avec une motivation d'airain la tâche qui m'est confiée, mais avec un sérieux doute sur mon efficacité.
 

Avec la base en arrière-plan, Sabrina et Christophe font un comptage en parallèle.

Avec la base en arrière-plan, Sabrina et Christophe font un comptage en parallèle.


J'aurais passé au final une belle partie de mon après-midi à participer à cette manip' et à réfléchir.
Quand je me plonge dans une encyclopédie ou que j'apprends dans un documentaire qu'il ne reste plus que "tant" de représentants d'une espèce protégée ou en voie de disparition, est-ce que je me demande comment ils le savent ? Est-ce que je me demande comment ils ont fait ? Qui pense à ces personnes qui, chaque année, sont prêtes à vivre un an dans des conditions d'isolement extrême pour comptabiliser les manchots ? Ils apportent ainsi leur écot sur l'autel de la Science avec un grand "S", mais qui est, plus souvent qu'on ne l'imagine, faite de contributions modestes et cumulatives permettant au long cours de "faire la différence", comme les "petites mains" des ateliers de Haute Couture participent au succès d'un créateur de mode.

Et encore, j'ai de la chance ; le temps est doux et le soleil à son zénith. Christophe, en tant qu'ornithologue, doit sortir dénombrer les populations de manchots, de pétrels et de skuas très souvent, y compris par des températures moins clémentes, le visage cinglé par les rafales glaciales et les mains agressées par ce froid sec.
Fort heureusement la passion est là. Et, je le vois régulièrement rentrer sur base après plusieurs heures, exposé aux affres du climat antarctique, le sourire accroché aux lèvres, heureux d'être ici, en Antarctique, pour approcher des espèces qui le captivent depuis l'enfance. Il a les doigts rougis par le froid. Je les imagine douloureux. Je le revois manipuler des pétrels des neige à main nue à l'occasion de mesures biométriques, indifférent à la rudesse extérieure alors que j'étais frigorifié dans ma combinaison "grand froid". Il fait rêver, c'est certain, mais il n'est pas facile tous les jours ce boulot.

 

Sabrina est une campagnarde d'été. C'est une thésarde qui étudie les pétrels des neiges. Cet après-midi, elle aide Christophe avec beaucoup plus d'efficacité que moi. Dans sa main, bien caché, le petit compteur.

Sabrina est une campagnarde d'été. C'est une thésarde qui étudie les pétrels des neiges. Cet après-midi, elle aide Christophe avec beaucoup plus d'efficacité que moi. Dans sa main, bien caché, le petit compteur.

Quand la colonie est sur une crête, il n'est pas simple de la dénombrer.

Quand la colonie est sur une crête, il n'est pas simple de la dénombrer.

Compter, c'est bien. mais surtout ne pas oublier de noter les résultats avant de passer à la colonie suivante.

Compter, c'est bien. mais surtout ne pas oublier de noter les résultats avant de passer à la colonie suivante.

Rentré sur base, je me pose devant mon ordinateur pour en savoir un peu plus sur Jean Rostand.
C'est plus fort que moi, j'aime bien savoir qui est qui. Par exemple, je suis toujours surpris de découvrir qu'on peut vivre dans une rue qui porte le nom d'une personne sans avoir la curiosité de savoir de qui il s'agit.

En ce qui le concerne, je ne suis pas tombé si loin. A une génération prêt...

Jean Rostand le biologiste, écrivain et académicien est le fils du créateur de "Cyrano de Bergerac", académicien lui aussi.

Je tombe sur une de ses plus fameuses citations. Quelle justesse !

 

"La science a fait de nous des dieux, avant même que nous méritions d'être des hommes."

Jean Rostand

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