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baroudoc.overblog.com

Carnet de vie d'un médecin voyageur


Ressentir l'étonnement

Publié le 28 Mars 2013, 09:35am

Les manchots Adélie sont partis.

Les derniers représentants de la colonie ont quitté leur nid et, de leur démarche dodelinante, se sont dirigés vers les rares eaux libres qu'il restait pour prendre la mer.

Eux aussi nous ont abandonnés, le bâton de relais tendu aux manchots Empereur dont l'avant-garde commence à prendre possession de son territoire hivernal.

Les poussins de l'année ont, pour la première fois, marché sur la banquise juste assez prise pour supporter leur poids, mais clairement pas assez pour que je puisse les suivre de près.

A la question : "Où vont les manchots l'hiver ?", je ne sais pas répondre. Pour y avoir séjourné assez de temps, je peux juste affirmer qu'ils ne vont pas sous les Tropiques.

Comme ce sont des oiseaux marins, ils passeraient le plus clair de leur temps en mer. Mais les ornithologues sont limités dans leurs observations par ce qui est du domaine du scientifiquement possible.

La technologie a fait de considérables progrès ces dernières années et permet de suivre de mieux en mieux les évolutions d'une espèce.

Déjà à Kerguelen, j'avais pu voir les scientifiques équiper otaries, éléphants de mer de près de trois tonnes ou albatros géants de trois mètres d'envergure, de dispositifs divers pour mieux comprendre leur mode de vie quand ils échappent à l'observation directe de l'humain.

Assister une personne qui monte à cheval sur le dos d'un pacha (éléphant de mer mâle) pour l'équiper d'une balise reste un instant mémorable.

La première étape : se glisser avec précaution dans la colonie pour attraper un poussin.

La première étape : se glisser avec précaution dans la colonie pour attraper un poussin.

Fier comme Artaban, notre gérant postal n'en est pas moins prudent pour éviter de faire le moindre mal au petit manchot.

Fier comme Artaban, notre gérant postal n'en est pas moins prudent pour éviter de faire le moindre mal au petit manchot.

Jennifer est ingénieur agronome. Elle a postulé auprès de l'IPEV pour passer cet hivernage 2013 en tant qu'ornithologue. Elle fait partie des sept volontaires au service civil (VSC) dévolus aux observations scientifiques.Elle représente le programme 137 dont le but est l'étude des manchots.

A ce titre, elle a dû, notamment, effectuer un recueil de données biométriques (taille, poids, longueur du bec ...) et réaliser une grande opération de transpondage sur tous les poussins d'une colonie particulièrement observée dans le cadre du programme Antavia.

Pendant quatre jours, les mains nues, par des températures proches des -5°, les ornithologues ont capturé, mesuré, prélevé des échantillons de sang et posé un transpondeur à plus de cent soixante individus de la colonie.

Le temps de la biométrie : toute la journée dehors par -5°C, Jennifer mesure, pèse, transponde.

Le temps de la biométrie : toute la journée dehors par -5°C, Jennifer mesure, pèse, transponde.

Cette manip' a été l'occasion pour les hivernants de la base de participer à tour de rôle afin d'apporter une aide sur le terrain.

Surtout, elle nous a permis de nous approcher de ces petits animaux à une distance qui nous est interdite hors raison scientifique.

En effet, le Traité de l'Antarctique signé par la France en 1959 et agrémenté du Protocole de Madrid en 1991 interdit d'approcher une colonie de manchots à moins de vingt mètres sans cette condition.

Noter les résultats, toujours ! Attentif, Dominique, notre chef cuisine, s'y colle. Conclusion ?. C'est plus gros qu'un poulet !

Noter les résultats, toujours ! Attentif, Dominique, notre chef cuisine, s'y colle. Conclusion ?. C'est plus gros qu'un poulet !

Tout d'abord :

- revêtir un vêtement de protection par-dessus son équipement habituel pour se protéger des déjections des oiseaux.

- attraper maladroitement un poussin en prenant mille précautions pour ne pas le blesser.

- descendre avec prudence pour ne pas glisser sur les cailloux traîtres de la colonie.

Ensuite Jennifer prend le relais.

Toujours avec un mélange de délicatesse et de fermeté, elle immobilise l'animal contre elle puis enchaîne les mesures. Avec l'aide de ses collègues, un prélèvement de sang est effectué, quelques millilitres tout au plus qui serviront pour une étude de leur ADN lorsqu'elle sera de retour en métropole, dans quelques mois.

Enfin, le transpondeur. Une aiguille qui pourrait paraître impressionnante insère, en sous-cutané,  un dispositif similaire à ce que les vétérinaires posent sur nos chats et chiens et qui permet de les identifier plus facilement en cas de perte.

L'idée est peu ou prou la même dans le cas présent. A leur retour, dans un an ou plus, les manchots seront aisément repérés permettant de mieux suivre l'évolution de leur croissance.

Puis, le poussin est à nouveau confié à ces aides de bonne volonté que nous sommes. Avec la même prévenance qu'à l'aller, le jeune animal est reposé à portée de son nid où son parent le récupère après l'avoir identifié d'un cri.

Il ne nous reste plus alors qu'à considérer le travail de Jennifer et la chance d'être présent en cet instant magique pour ce qu'ils sont : un instant rare, voire unique dans une vie. En absorber la moindre parcelle d'émotion qu'ils engendrent. Thésauriser ce moment particulier.

Afin de perturber au minimum le volatile, Jennifer lui couvre, avec délicatesse, les yeux.

Afin de perturber au minimum le volatile, Jennifer lui couvre, avec délicatesse, les yeux.

Surtout ne pas égarer son plaisir. Conserver cette même étincelle d'émerveillement que je ne me lasse pas d'éprouver à chaque nouvelle expérience qu'il m'est donné de vivre ici ou ailleurs.

Alors que je me retrouve devant mon ordinateur à rédiger ces quelques lignes, je me pose des questions. Ces mêmes questions qui reviennent sans cesse :

Comment expliquer ce que je peux vivre dans un milieu exceptionnel sans donner l'impression d'en rajouter ?

Comment être crédible dans mes émotions sans verser dans l'excès ?

Comment rester juste ?

La réponse vient peut-être de Hans Selye, cet estimable médecin, un des premiers à s'intéresser au stress au début du vingtième siècle.

 

De par sa nature, le vrai chercheur possède la faculté de ressentir l'étonnement.

Hans Selye

Mais ce qui m'étonne le plus, c'est encore cette délicieuse capacité à s'étonner qui reste si férocement vivace en moi.

Alors oui ! Par ma soif de découverte, sans honte, sans excès, j'entretiens cette ivresse de vivre et cette rafraîchissante exaltation qu'elle provoque en moi.

Mais ce jour-là, à en croire cette lueur enfantine dans le regard de mes compagnons d'hivernage, j'étais loin d'être le seul.

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