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baroudoc.overblog.com

Carnet de vie d'un médecin voyageur


Les premiers bergs

Publié le 6 Décembre 2012, 10:22am

J'entends frapper à la porte de ma cabine. Il est 6 heures. J'en suis à mon cinquième jour de navigation. Complétement perturbé dans mon cycle de sommeil par ce voyage prolongé je me suis recouché depuis à peine deux heures. Qu'est-ce qui se passe ? Une urgence ? J'ouvre la porte :

"- Doc, ça y est ! Il y a des glaçons !" m'annonce avec un enthousiasme non dissimulé Johnny, un des membres de ma mission.

"J'arrive !" Je n'ai pas mis longtemps à comprendre. Depuis le temps que j'attends ça ; la première manifestation bien tangible de mon entrée dans ce nouveau monde polaire se concrétise enfin.

Je m'habille rapidement, enfile de manière réflexe mon jeans et mes baskets, jette sur mes épaules la veste "grand froid" que l'Institut Paul Emile Victor m'a fournie avec le reste de mon paquetage spécial mission polaire, et sors à toute vitesse de ma cabine. L'hôpital est à l'arrière du navire, juste à côté de l'accès à la Drop Zone (DZ) sur laquelle un hélicoptère peut se poser. En deux mètres, je suis dehors.

De l'héliport, je découvre les premiers glaçons qui m'entourent

De l'héliport, je découvre les premiers glaçons qui m'entourent

Ils sont là ! Tout petits d'accord, mais ils sont là ! Et surtout, ils sont partout. Une multitude de petits blocs de glace flottent autour de nous, à perte de vue. Une poignée de mes camarades est déjà dehors appareil photos à la main, pour immortaliser le moment. La neige flotte dans l'air avec légèreté plus qu'elle ne tombe vraiment. En comparaison des jours précédents, l'océan est calme. L'Astrolabe file à travers ce champ de glace et son roulis est presque inexistant.

Ce roulis a fait bien des victimes ces derniers temps. Le carré où nous prenons nos repas, répartis en deux services successifs, n'a pas été l'endroit le plus fréquenté de notre embarcation. Ceux d'entre nous qui ont été épargnés par le mal de mer s'amusaient de voir un visage blafard apparaître avec l'espoir de s'alimenter d'autre chose qu'une pomme dans sa couchette avant de repartir dans la foulée, le teint verdâtre. Un sac en papier fermement tenu à la main signait le constat cruel de l'échec de sa nouvelle tentative au demeurant quasi désespérée.

Revenu dans sa bannette, aucun d'entre nous n'était à l'abri de cette ondulation permanente du bateau d'un flanc à l'autre.

Pour ma part, j'ai certainement réussi à bien supporter ce mouvement à force de me répéter qu'il me rappelait les nombreuses heures passées dans mon hamac quand je vivais sous les tropiques. Mais maintenant, dans ces eaux apaisées par la croûte de glace en formation, ça va beaucoup mieux. Sans conteste !

 

Il y a deux heures j'étais debout, à grignoter un sandwich devant "La septième compagnie au clair de lune", chef d'oeuvre du cinéma d'auteur, en compagnie de mes camarades rendus insomniaques au même titre que moi, victimes collectives du jet lag.
Comme chaque nuit depuis le départ, un petit groupe, dont la composition varie peu, se retrouve dans la salle télé et profite des bienfaits d'un disque dur multimédia qui nous offre le meilleur comme le pire pour nous distraire, mais plus souvent le pire.

Par les hublots du salon, pas de trace de glace.

Et maintenant, nous y voici.

Contemplatifs devant ce spectacle.

Contemplatifs devant ce spectacle.

Instant d'éternité.

Un sentiment d'euphorie se transmet des uns aux autres au fur et à mesure que la nouvelle se répand à bord. Il crée un afflux d'hivernants aux divers endroits stratégiques du navire où chacun de nous pense avoir le meilleur point de vue sur ce bout d'Antarctique qui se présente à nous comme une mise en bouche fait saliver à l'idée d'un très bon repas attendu après un jeûne interminable.

Il est temps pour moi aussi de m'équiper de ma boîte à images. Je réintègre ma cabine, prends ma paire de gants fins : ceux qui me permettent d'appuyer sur le déclencheur de mon appareil et atténuent de manière considérable la morsure matinale du froid polaire, saisis ma besace et ressors derechef capturer ces premiers moments de magie polaire.

La glace de mer est partout

La glace de mer est partout

Je le sais, ce n'est que le début. D'ailleurs, en peu de temps, les blocs ont déjà grossi, et ce phénomène se majore de plus en plus vite. Les blocs sont de plus en plus gros, de plus en plus compacts.

"- Eh ! T'as vu le phoque là ?". Oui, je l'ai vu. Il "lézarde" sur un iceberg d'une dizaine de mètres de diamètre. Il y a moins d'une demi-heure, les icebergs faisaient à peine deux mètres.

Il est temps d'aller faire un tour en passerelle. Aujourd'hui, ce n'est pas une surprise : elle est très courue. Le second est aux manoeuvres, le capitaine est dans ses cartes, tous deux attentifs, sur le qui-vive. L'allure de notre vaisseau s'est modérée et nous fendons les eaux au ralenti, contournant les plus gros blocs. Le capitaine m'apprend que nous sommes au 63 ème parallèle. Jusqu'à présent, nous tracions 5 degrés par jour vers le sud. Nous "ne sommes plus qu'à " 3 degrés au nord de la base, et il faudra peut-être encore deux jours pour l'atteindre.

Bientôt un choc me déstabilise un bref instant : nous venons de percuter un berg. Rien d'étonnant à cela. C'est même l'habitude de faire de l'Astrolabe. Ce navire à capacité glace, peut se permettre de fendiller les plaques de glace les moins épaisses. Je découvre du même coup une nouvelle sensation à chaque coup de boutoir que le navire assène à ces obstacles naturels contre lesquels il peut encore lutter. Pour combien de temps ? La glace se fait de plus en plus compacte et présente. Les à-coups de plus en plus violents me ramènent à ces interminables heures de vol parsemées de zones de turbulence où les hôtesses de l'air vérifient que nous avons bien accroché nos ceintures. "Fasten Seat Belt" clignote en rouge dans ma tête. Ici, pas de ceinture, nous continuons la traversée comme si de rien n'était.

L' euphorie retombe progressivement dans le groupe. La fatigue est toujours là, elle. La glace, on sait qu'elle ne risque pas de disparaître de notre vue. Alors chacun reprend ses occupations : film dans la salle commune, lecture dans sa bannette, préparation de manipulations scientifiques pour d'autres. Pour moi, il est l'heure d'aller déjeuner. Le repas à bord est un rituel auquel on ne déroge .... quand on peut !

 

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