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baroudoc.overblog.com

Carnet de vie d'un médecin voyageur


Façon de voir

Publié le 3 Mai 2013, 16:32pm

"ça va ! Il fait doux aujourd'hui ; il fait - 15°C !"

C'est la phrase que je me suis surpris à répondre à ma mère alors qu'elle s'inquiétait du climat que je pouvais subir ici.

C'est typiquement le genre de semi-idioties dont on ne se rend compte qu'une fois dites.

Pourtant, loin d'une quelconque posture tendant à illustrer une illusoire gloriole polaire, cet aveu sincère reflète surtout un véritable changement de paradigme climatique.

Un paradigme ? C'est simplement une façon de voir. Et mon hivernage en Terre Adélie modifie une fois de plus ma "façon de voir le temps".

Quand je vivais sous les Tropiques, je ne me suis jamais soucié de la température de l'air. Seule la température de l'eau m'importait. Mes critères étaient simples : Etait froide l'eau qui m'incitait à revêtir ma combinaison néoprène faite de 5 millimètres d'épaisseur.
En pratique ? 25°C. En dessous de cette limite, très souvent je finissais mes plongées  tremblotant et inconfortable

Ici, en Antarctique, je touche un autre extrême du bout du doigt.

Sur la base Dumont d'Urville, je sais qu'il fait froid si je dois troquer mes charentaises contre de sérieuses chaussures de marche rembourrées et ma polaire contre ma VTN (grosse parka polaire) pour aller manger dans le bâtiment qui se situe à moins de quarante mètres de mon bureau.

Je suis loin des -80°C que peut expérimenter la dizaine d'hivernants de la station franco-italienne de Concordia à mille kilomètres de moi vers l'intérieur des terres.

Par contre, le fait de vivre sur le bord de cet immense continent me donne l'occasion de découvrir des sensations variées.

Car le temps change souvent et dans des proportions considérables. Pour l'évaluer, je dispose de trois critères objectifs et d'un critère subjectif.

Pour commencer, je tiens bien évidemment, compte de la température.

Mais la température n'est pas tout ! L'effet wind-chill tout d'abord (littéralement : "refroidissement dû au vent") fait qu'on ressent le froid plus durement en fonction de la force du vent.

Ensuite, il y a l'humidité. Déjà Mike Horn m'expliquait quand j'ai eu la chance de le rencontrer en 2009 à Kerguelen lors de mon précédent hivernage, que l'humidité faisait une bonne part de différence entre l'exploration polaire Arctique (au nord) très humide, et l'exploration polaire Antarctique (au sud) très sec.

Le continent Antarctique est un immense désert de glace. Le froid y est tellement intense que les particules d'eau en suspension dans l'air sont instantanément captées et transformées en cristaux solides. L'humidité est ridiculement basse, de l'ordre de 50% par temps ensoleillé. Résultat, le froid est plus supportable.

Une balade sur la banquise quand le temps est clément et le soleil généreux.

Une balade sur la banquise quand le temps est clément et le soleil généreux.

Ainsi, un jour ensoleillé à -20°C, sans vent, paraît moins froid qu'un jour couvert venteux à 50 noeuds, "même s'il ne fait que -10°C"

Le fameux jour "doux" à -15°C était sans nuage et calme ; un vrai plaisir et l'occasion d'aller se balader sur la banquise une poignée d'heures.

Hors de question de s'y risquer par mauvais temps. Déjà, certains jours, les vents catabatiques dévalant la calotte polaire du pôle jusqu'à la côte soufflent si fort qu'ils entraînent un phénomène de "white-out".

La neige soulevée vole en tout sens et limite la visibilité à moins de dix mètres. Ces jours-là, il est pratiquement impossible de distinguer les bâtiments les uns des autres.
Sans les passerelles métalliques qui nous permettent de rallier la plupart d'entre eux, nous perdre serait une option tout à fait envisageable.

Difficile à croire. Pourtant au bout de la passerelle que l'on devine à peine sur la gauche, il y a bien le Séjour, le bâtiment où nous mangeons tous les jours.

Difficile à croire. Pourtant au bout de la passerelle que l'on devine à peine sur la gauche, il y a bien le Séjour, le bâtiment où nous mangeons tous les jours.

Pour le reste, je m'en remets à Météo France. Les trois hivernants envoyés par l'institution chaque année non seulement participent activement à la collecte de données scientifiques et météorologiques, entre autres procédés, par l'envoi quotidien d'un ballon sonde gonflé à l'hélium, mais fournissent amicalement au reste de la base des prévisions indicatives basées sur une multitude d'indicateurs qui bardent leurs écrans d'ordinateurs dont ils ont déjà essayé de m'expliquer le fonctionnement cent fois.

Armé de toutes ces informations, c'est en toute connaissance de cause que je peux m'équiper pour aller découvrir la manchotière au lever du soleil ou me promener sur la banquise.

Il reste quand même un problème technique au faiseur d'images que je suis.

Par grand froid, je suis bien dans mes moufles; mais pour faire des photos, je dois les retirer.

Pour quelques minutes mes mains subissent alors la cruelle morsure du froid. Après quelques clichés, elles retrouvent leur doux cocon chaud et protecteur.

Une fois mes mains réchauffées, je recommence ...

Plus les prises de vues se succèdent, plus mes doigts s'engourdissent, plus la douleur est forte, plus mes gestes sont imprécis, plus le temps de récupération est long.

Jusqu'au moment fatidique où ma limite individuelle est passée.

Le plaisir de photographier passe après le minimum de confort requis pour m'adonner à ce loisir.

Il ne me reste plus qu'à combler mon regard débarrassé du prisme photographique : des images, rien que pour moi, gravées dans mon esprit et nulle part ailleurs, éternellement.

La manchotière d'empereurs au lever du soleil.

La manchotière d'empereurs au lever du soleil.

Bien regroupés, ce jour-là, il faisait tout de même -21°C. Une photo comme celle-là, ça se mérite !

Bien regroupés, ce jour-là, il faisait tout de même -21°C. Une photo comme celle-là, ça se mérite !

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mlajoux28 09/05/2013 20:55

Magnifique. Je suis vraiment déçu de ne pas avoir été retenu pour la mission 2013-2014... Peut-être mon tour viendra plus tard... Je vis cette aventure à travers les photos que vous nous publiez sur votre blog, vous et Willy (votre boulanger-pâtissier). Encore merci de nous faire partager votre voyage.

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