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Carnet de vie d'un médecin voyageur


Dans les dents

Publié le 22 Septembre 2013, 03:32am

Lors de mes études, j'ai eu l'occasion d'étudier et d'approcher la plupart des spécialités qu'elles soient médicales ou chirurgicales. Ce socle commun à tous les futurs médecins permet d'une part de faciliter notre orientation professionnelle par la suite ( difficile de savoir ce qu'on aime ou ce qu'on n'aime pas avant d'y avoir « gouté ») mais aussi et surtout de construire une base solide qui nous aide  à mieux appréhender notre travail dans son ensemble et qui permet de communiquer avec nos confrères plus facilement. Grâce à ce système, le médecin généraliste que je suis a eu l'occasion d'instrumenter les chirurgiens au bloc opératoire ou de travailler en psychiatrie, expériences profitables par la suite quand j'ai travaillé aux urgences où les pathologies rencontrées sont, par définition, variées.
 

Quelqu'un pour contester l'utilité d'une bonne anesthésie dentaire?

Quelqu'un pour contester l'utilité d'une bonne anesthésie dentaire?

Mais s'il est un domaine qui reste obscur à l'écrasante majorité de la profession médicale, c'est bien celui de l'art dentaire. Les médecins et les dentistes n’ont en commun dans leur cursus que la première année d'étude, année qui sert dans l'essentiel à la préparation du concours de sélection au terme duquel les heureux reçus peuvent choisir la filière qui développera leurs compétences propres, dans la limite des places disponibles.

Aussi, lors donc qu’ultérieurement, un médecin est confronté à une douleur qui semble d'origine dentaire, il se contente dans la plupart des cas de soulager son patient et de l'orienter vers son dentiste.

Je n'échappe pas à la règle. De mes années d'urgentiste, de mes remplacements divers en médecine générale, de mon expérience en dispensaire tropical, je n'ai pas tiré d'acquis me permettant de prendre en charge différemment mes patients.

À cet égard, hiverner dans les Terres Australes et Antarctiques Françaises était une solution originale pour relever un nouveau défi professionnel. Encore une fois, je sortais de ma « zone de confort » pour me confronter à un domaine dans lequel j'étais un néophyte.

Néanmoins, il serait inconséquent de la part du service médical des TAAF d'envoyer des médecins sans préparation. C'est pour cette raison que je me suis retrouvé, lors de mon stage préparatoire, à l'hôpital interarmées Robert Picqué, à Bordeaux. Son service d'odontologie ne m'était pas totalement inconnu. J'y avais déjà appris des bases solides lors de ma préparation avant mon séjour à Kerguelen en 2009. L'encadrement qui m'y avait été dispensé dans un délai relativement court, quand on considère qu'il faut six ans d'études pour qu'un dentiste puisse réellement commencer à travailler, avait été axé avec intelligence et efficacité sur les techniques essentielles pour palier aux situations d'urgences dentaires les plus graves et les plus fréquentes. Ce que j'y avais appris me fut sans conteste utile lors de ma mission à Kerguelen. Mais depuis mon retour, je n'avais pas eu l'occasion de « retoucher » à des dents.

Je retournai donc avec plaisir dans ce service, plaisir d'autant plus grand qu’à nouveau je fus très bien accueilli.

Encore une fois, le chef de service, le Dr Barrère, permit au béotien que j'étais d'assimiler les connaissances fondamentales pour me permettre de me rassurer quant aux possibilités qui s'offraient à moi pour prendre en charge les problèmes dentaires principaux tout au long de cette année isolée au bout du monde.

Car il faut bien être conscient d'un fait important : l'hôpital- infirmerie de la base Dumont d'Urville est bien pourvu. La pièce dévolue à la dentisterie ne fait pas exception à la règle, avec son fauteuil dentaire, son appareil de radiologie, sa turbine, ses contre-angles et tous les produits à disposition. Non ! Ce qui limite l'utilisation de tout ce matériel, c'est la compétence de la personne qui s'en sert ! Et aucun médecin, aussi bon soit-il, ne sait tout faire. Même Dr House a des lacunes ( si, si!). Alors, comme mes collègues qui sont choisis chaque année pour hiverner, je fais mon possible pour réduire « l'étendue de mon incompétence ».

De cette préparation je retiens comme importants plusieurs points :

  • il vaut mieux savoir faire une chose bien que plein de choses mal : dans un délai aussi court, se concentrer sur les bases.
  • Rester simple.
  • Ne pas être délétère:c'est une base en médecine. C'est même l'aphorisme le plus fameux d'Hippocrate :

Primum non nocere, deinde curare ( d'abord ne pas nuire, ensuite soigner)

Epidémies (I,5) Hippocrate


En synthèse, le but d'un médecin en mission dans les TAAF est de résoudre du mieux possible les problèmes auxquels il est confronté tout en gardant à l'esprit qu'un spécialiste doit pouvoir reprendre un patient à son retour dans les règles de l'art.

Armé de mes connaissances (très) rafraîchies et de l'adresse mail de quelques chirurgiens dentistes qui m'ont encadré (en cas de nécessité de conseils), j'ai pu prendre à bras le corps mon rôle si particulier au sein de cette mission 63 en Terre Adélie.

Fort heureusement, je suis une personne chanceuse. Les problèmes dentaires ne sont pas légions et jusqu'à présent j'ai pu m'en tirer avec des soins relativement simples. Le fait que chaque futur hivernant ait un examen dentaire avant le départ et doive fournir un certificat de son dentiste attestant du bon état de sa dentition n'y est à l'évidence pas totalement étranger.

J'ai tout de même l'occasion, ici de passer un coup de fraise sur une carie débutante, là de proposer une séance de détartrage qui me permet de « travailler en bouche » (expression consacrée de dentiste) et d'affiner mon habileté au maniement de ces appareils si particuliers et qui me sont si étrangers. Parfois, c'est une couronne qui se descelle ; un ciment temporaire permet de remettre en place la capricieuse. Quitte à devoir le refaire plusieurs fois dans l'année, au moins je sais que le dentiste pourra facilement reprendre mon travail au retour de l'hivernant. Ça serait tout de même dommage d’abîmer quelque chose de si coûteux.

De temps en temps, je contemple dans l'armoire la collection de Daviers, pinces dont les formes sont adaptées aux dents à extraire, selon que ce sont des canines, des molaires, des prémolaires, du maxillaire inférieur ou supérieur : tout un attirail à faire pâlir d'envie les réalisateurs de films gore. Je laisse alors vagabonder mon esprit jusqu'aux Vanuatu où, il y a quelques années de cela, j'avais discuté avec un vieux médecin britannique en mission humanitaire. Il m'avait raconté comment, travaillant au sein d'une tribu isolée en Papouasie-Nouvelle Guinée, il arrachait ( je pense que dans ce contexte, le terme « arracher » convient mieux que « extraire ») les dents avec une pince multi-usage qu'il avait toujours dans sa poche... Je suis très loin de tout ça. J'ai tout l'équipement qu'il me faut. Je peux même dire que j'en ai plus qu'il ne m'en faut.


Reste un point, sur lequel ma chère maman n'a pas manqué de mettre le doigt avant mon départ :
« Je sais bien que tu feras ce qu'il faut pour les autres hivernants ( elle a très confiance en moi; c'est une maman, quoi!). Mais toi ! Qui s'occupera de toi ? »

 

Il y a certaines questions pour lesquelles je ne suis pas pressé d'avoir la réponse.

 

Dans le cas présent, je l'ai eu en partie : Ayant eu moi aussi un petit souci dentaire, j'ai d'abord songé me débrouiller seul : c'est assez compliqué... J'ai donc briefé un de mes petits camarades sur la tenue en main des fraises. Alors, bouche ouverte, allongé dans le fauteuil et miroir à la main, je l'ai guidé. Petite touche par petite touche, nous sommes au final arrivés à un résultat satisfaisant. Vu de l'extérieur, ça devait certainement valoir le détour.

Qui de nous deux a le plus tremblé ? En tout cas, moi je n'ai rien remarqué !

 

le pire cas de figure: patient et soignant en même temps!

le pire cas de figure: patient et soignant en même temps!

 

 

Mes remerciements sincères au service d'odontologie de l'Hôpital Interarmées Robert Picqué pour l'accueil de toute son équipe, l'aide précieuse et les conseils utiles de ses dentistes, du chef de service jusqu'aux internes que j'ai pu accompagner en garde d'urgences dentaires. Le temps, trop court, passé auprès d'eux a incontestablement enrichi mon expérience professionnelle, m'a permis de mieux appréhender un monde voisin du mien et qui pourtant m'était inconnu, et surtout me permet d'être, même modestement, encore un peu plus utile à mes patients, but ultime de tout médecin.

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Jules 10/01/2014 15:13

Salut
C'est rigolo de de voir ça de France dire que je suis passé sur ce fauteuil
Bisous ses Jules

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