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baroudoc.overblog.com

Carnet de vie d'un médecin voyageur


Démâter D 10

Publié le 17 Mars 2013, 12:12pm

Avant de le démonter, un instant pour immortaliser ce pylône au milieu de nullle part.

Avant de le démonter, un instant pour immortaliser ce pylône au milieu de nullle part.

Ecrire en temps réel est un exercice encore difficile pour moi.

Avec les multiples tâches qui m'incombent et ma vie sociale intense, beaucoup plus riche ici à distance que chez moi pour cause de vie en communauté restreinte, je trouve moins de temps que je ne le pensais pour moi.

Je ne suis pas le seul. Hier, un hivernant m'expliquait qu'il ne comprenait pas pourquoi on lui avait demandé, lors des entretiens avec le psychologue, s'il était capable de vivre seul.
Ici, on ne l'est jamais. Il faut, en vérité, presque s'enfermer dans sa chambre pour réussir à accomplir les objectifs personnels fixés avant le départ, en prévision de cette terrifiante et superbe aventure.

Du même coup, je prends du retard. Je ne raconte pas tout. Alors voici déjà une occasion de rattrapage.

Derrière moi, la piste d'atterrissage de D10, dérisoire et éphémère sillon dans la neige.

Derrière moi, la piste d'atterrissage de D10, dérisoire et éphémère sillon dans la neige.

Flash back au 20 février :

L'Astrolabe réapparaîtra accroché sur la ligne d'horizon d'ici une poignée de jours. Il emportera les derniers campagnards d'été et surtout l'hélicoptère. C'est donc l'heure de régler certaines manip's aéroportées avant qu'il ne soit trop tard. Démâter D10 est l'une d'entre elles.

En pratique, D10 est une piste d'atterrissage sur le continent Antarctique à une dizaine de kilomètres de Dumont D'Urville.
Destinée à accueillir des appareils de petit gabarit comme le Twin-Otter ou le Basler, elle permet d'acheminer du frêt et de vingt à quarante passagers au maximum entre la station française et la station italienne Terranova Bay, l'américaine Mc Murdo ou encore Concordia, la station franco-italienne.

Mais cette piste n'est fonctionnelle qu'en été austral. L'hiver, les conditions climatiques trop rudes et le froid si intense qu'il fait geler le carburant, empêchent la possibilité de transports aériens.

C'est la raison de ma présence ici aujourd'hui : J'accompagne deux des trois membres Météo France qui hivernent avec moi pour les aider à démonter un pylône anémométrique.

Cette installation émet des données vers Dumont D'Urville et permet à Météo France de fournir des informations fondamentales pour la sécurité de la manoeuvre telles que force et direction du vent.

Cette installation risque d'être durement rudoyée par l'hiver. Elle sera remontée en octobre, en prévision de la nouvelle campagne d'été.

C'est à l'invitation de Jean-marie, le responsable de la station météo, que j'ai pu les accompagner.
Avec Thomas, le MéPré (mécanicien de précision), si habile pour fabriquer des pièces qui serviront aux différents corps de métier présents pour accomplir leur tâche, nous écoutons les consignes d'Erwan. Le technicien météo est responsable de la manoeuvre.
Quelque jours auparavant, il nous avait enjoint à jeter un coup d'oeil sur un diaporama qui reprenait  par le détail les différentes étapes pour affaler le mât. Vu comme ça, bien que je ne sois pas le plus bricoleur de la terre (on peut même dire que je suis dangereux avec un tournevis), ça ne me paraissait pas très compliqué.

Mis au pied du mât, c'est une autre affaire. Le diaporama détaillait avec précision ce qu'il fallait faire, mais il concernait les mâts plantés dans l'herbe. Là, devant nous, les piquets et l'embase du mât sont engoncés dans une épaisseur de glace indéterminée. Nous n'avons d'autre choix que de nous armer de pioches au manche raccourci et de pelles aux trois-quarts rouillées et de nous mettre en action.

 

Jean-Marie se révèle être un talentueux roi de la pioche. Il n'a pas son pareil pour venir à bout des piquets figés par la glace.

Jean-Marie se révèle être un talentueux roi de la pioche. Il n'a pas son pareil pour venir à bout des piquets figés par la glace.

Il est temps de s'attaquer au mât proprement dit.

Il est temps de s'attaquer au mât proprement dit.

Un grand moment de bonheur consiste à dégager une plaque de bois de un mètre carré, recouverte par plus de cinquante centimètres de neige et de glace et sur laquelle le mât est fixé.Chacun y va de son coup de pioche, de son coup de pelle ...

Tout en reprenant mon souffle, je ne peux m'empêcher de héler Erwan qui range les piquets :

- Hé ! D'accord, j'ai lu ton diaporama en biais mais je ne me rappelle pas qu'on parlait de pioche !

Un sourire ...

 

Grâce à l'expertise de Thomas dans la manipulation des sangles et autres matériels qui me sont étrangers, nous avons gagné un temps précieux ; du vrai travail d'équipe.

Grâce à l'expertise de Thomas dans la manipulation des sangles et autres matériels qui me sont étrangers, nous avons gagné un temps précieux ; du vrai travail d'équipe.

Erwan peut enfin décrocher le fragile anémomètre tandis que Thomas soutient le pylône sur son épaule.

Erwan peut enfin décrocher le fragile anémomètre tandis que Thomas soutient le pylône sur son épaule.

L'opération complète devait prendre une heure, photos comprises. Elle nous aura pris près de trois heures et quelques efforts pour dégager la structure soudée à la glace.

Un avantage à tout ça ? Quand on creuse, on n'a pas froid !

Non, ce n'est pas le seul.

Pour la première fois, je suis sur le continent Antarctique, pas sur la petite île en face. C'est peut-être anecdotique, mais j'aime bien les symboles.

Pour la première fois aussi, je suis hors de vue de la base, et vice versa.

L'étendue glacée vierge qui se répand devant moi me remplit d'un sentiment de liberté et de bien-être salutaire.
Après trois mois en lieux confinés, profiter d'un peu d'espace est profitable, ne serait-ce que pour une minuscule poignée d'heures.
Après tout, un instant d'éternité est par définition intemporel.

Un peu d'espace, ça fait du bien. Tout simplement.

Un peu d'espace, ça fait du bien. Tout simplement.

Par bonheur, le climat sait se rappeler à nous et l'apparition de quelques nuages devant le soleil suffit à faire fraîchir de manière plus que conséquente l'ambiance, surtout accompagnée d'un poil de vent.

Il est temps de rentrer.

Un quart d'heure après l'appel radio, notre taxi aéroporté apparaît, suspendu dans les airs.

Retour en survolant le Glacier de l'Astrolabe.

Posé.

Il est midi ...

A table !

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