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Carnet de vie d'un médecin voyageur


Accalmie

Publié le 19 Août 2013, 19:01pm

 

Parler du temps qu'il fait est déjà un classique dans une discussion d'ordre général.

Ici, sur la base Dumont d'Urville, ça devient vraiment un sujet inévitable de premier plan. Mais avec le temps que nous subissons en cette période d'août, je trouve qu'il commence à y avoir une redondance certaine dans nos conversations car ce mois est absolument terrible !

Ce n'est pas que le froid est plus mordant que d'habitude, non, c'est le vent !

Violent, brutal, il n'en finit plus de souffler rageusement entre les bâtiments.
Il balaye les passerelles et nous oblige à nous agripper aux rambardes métalliques dont je n'avais pas saisi la pleine utilité lors de mon arrivée sur la base.
Il fait voler la neige légère et crée par instant un véritable white-out, sensation de contempler un monochrome blanchâtre quand je regarde dehors.
La visibilité est alors réduite à quelques mètres, mais quelle importance ?

Avec un temps pareil, de toutes les façons, l'activité hors base se réduit considérablement.
De toute évidence, les balades sont les premières à en pâtir. Comment raisonnablement sortir se promener pour s'aérer quand passer d'un bâtiment à l'autre est déjà une épreuve sportive en soi.

Les manip' scientifiques aussi deviennent ardues :

- Les deux ornithologues vont, chaque jour où la météo le permet, observer la manchotière.

- Le "magnéto-sismo" fait des relevés de magnétisme terrestre et doit se rendre quotidiennement à un shelter, petit abri, qui ne se trouve pas si loin par beau temps, pour y prendre ses mesures et l'une d'entre elles requiert une visibilité minimale.

- Les glaciologues chargés de l'analyse d'échantillons de glace doivent aller la recueillir.

- Les "météos" lancent à 9 heures précises un ballon sonde qui collecte des informations jusqu'à plus de vingt cinq kilomètres d'altitude.

- Le rayon laser du Lidar, pour apprécier dans l'atmosphère l'épaisseur de la couche d'ozone ou la présence de "PFC", ces fameux perfluorcarbures qui majorent l'effet de serre, ne peut scruter le ciel que s'il est dégagé.

Quand le mauvais temps est de la partie, le travail de chacun s'en ressent directement.

Mais la science n'est pas la seule à subir les affres éoliennes.

Toute la vie de la base s'en trouve perturbée.
Ainsi, la "manip vivres" hebdomadaire consiste à rassembler les hivernants pour rapatrier de nos magasins de vivres la nourriture qui sera nécessaire aux cuisines pour la semaine à venir. Cette formalité se complique considérablement par mauvais temps.

Elle est alors décalée et organisée "en hâte" au moment où le climat se montre un peu plus clément.
La dernière "manip vivres" m'a semblé bien sportive : réduite à l'essentiel, elle n'en a pas moins entraîné quatre chutes. Des glissades qui se sont, heureusement, révélées sans gravité sur un sol glacé et glissant.

Dimanche, un repas plantureux et suffisamment roboratif nous a invité à une mollesse salutaire. Nous nous sommes retrouvés, une fois encore, et ce,  pour une poignée d'entre nous, devant un film pour occuper notre après-midi.

Avec le retour du jour, à défaut des beaux jours, les rideaux étaient nécessairement abaissés dans le "Séjour". Ainsi, l'obscurité nous offrait un confort accru pour notre activité cinéphile.
Plus de vision sur l'extérieur, juste le bruissement intermittent du vent qui semblait vouloir se faire plus discret.

Soudain, alors que nous étions au coeur de l'action d'un film  qui n'en contenait pas tant que ça, Stéphane surgit de la "salle-bibliothèque" attenante à la "salle à manger- salle de projections- salle de réunions- salle de spectacles".

Le "Second-Centrale" d'origine bretonne avait, lui, choisi de consacrer ce moment d'indolence post-prandiale à une sieste dans le hamac.

Alors, quel évènement avait pu l'interrompre dans une activité aussi agréable ?

- "Il pleut !"

Silence ...

D'un même élan, nous nous levâmes et nous dirigeâmes vers une des fenêtres occluses pour en relever le rideau noir opaque. Nous constatâmes avec surprise un dépôt de fines gouttelettes de pluie sur la vitre extérieure.

 

De la pluie sur la vitre : c'est beaucoup plus rare ici qu'une aurore australe !
De la pluie sur la vitre : c'est beaucoup plus rare ici qu'une aurore australe !

De la pluie sur la vitre : c'est beaucoup plus rare ici qu'une aurore australe !

 

Avec un sourire béat, nous nous retrouvâmes dehors, sous une bruine très légère mais bien réelle, la première et seule pluie depuis notre arrivée sur ce continent aride réputé être le plus grand désert du monde (presque quatorze millions de km²).

Les précipitations, proches de 166 mm par an, principalement sous forme solide (de la neige), ont beau être plus importantes sur les côtes qu'à l'intérieur des terres, elles n'en restent  pas moins un phénomène rare, surtout sous forme liquide.

A titre de comparaison, une ville comme Cognac a connu un cumul annuel de précipitations de 790 mm en 2012.

Pour comparaison, voici une carte des précipitations en France.

Pour comparaison, voici une carte des précipitations en France.

Après huit mois d'hivernage, j'ai eu tendance à oublier ce qu'était la pluie.

Mais cette dernière n'aurait pas pu apparaître sans une autre condition :

- un radoucissement spectaculaire de la température.

Le ciel couvert de nuages et la chute soudaine du vent qui est passé crûment de 170km/h à ... 10km/h ont provoqué une hausse "tropicale" du thermomètre qui a atteint à son summum  ... moins 2,9°C ! (température négative tout de même ...).

Plus de vent, une température "sub-tropicale" : Suis-je bien en Antarctique ??

Plus de vent, une température "sub-tropicale" : Suis-je bien en Antarctique ??

 

Cette accalmie aura été la bienvenue mais de courte durée. Depuis, les vents ont repris de plus belle.

Le "42", notre bâtiment dortoir, vrombit nuit et jour sous les assauts répétés des bourrasques impétueuses.

Nous sommes contraints à la réclusion. L'enfermement prolongé crée une routine minimaliste contraignante qui agit sur les nerfs de chacun.

Le souffle agressif et tumultueux érode la vitalité et il faut de la volonté pour se convaincre d'aller jusqu'au bâtiment abritant la salle de sport pour se décharger du trop plein d'énergie accumulée.

Je suis venu en Antarctique pour "ramasser".
Je suis venu pour comprendre ce que signifie vivre dans un lieu au climat aussi extrême et il faut bien un an pour sentir et ressentir toutes les phases par lesquelles on peut passer mentalement.

Ce mois d'août est dur pour beaucoup de raisons :

- Après huit mois, l'éloignement des proches pèse.

- Les habitudes, installées progressivement, ont remplacé la magie idyllique des premiers mois.

- La cohabitation avec vingt cinq personnes que l'on n'a pas choisies, n'est pas idéale tous les jours.

Le climat est ce petit plus, le sel et le poivre de ce plat que je savoure depuis le mois de décembre : bien dosé, c'est agréable.

Trop souvent, trop longtemps, ça commence à lasser.

Alors, comme mes petits camarades, j'espère des jours plus agréables bientôt.

Oui ! En ce moment, cela ferait le plus grand bien à tout le monde sur la base !

Post scriptum :

S'il est vrai que je me suis réjoui de la pluie tombée en Antarctique,  je n'oublie pas pour autant les orages que la France a essuyé cet été et les inondations qui ont eu lieu à Cognac en particulier.
Mes pensées les plus sincères vont à mes voisins qui ont eu à subir, cette année encore, de cruels dégâts.

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anonyme 28/08/2013 14:42

Eh oui de la pluie sur Dumont d' Urville ce n est pas banal je suis bien d accord ....Bien sur que de nouveaux jours agréables vont arriver tres prochainement , le retour de l été sur DDU et de nouveau les rotations de l'astrolabe signe pour vous tous de la fin de votre hivernage et mème de votre mission.....la magie idyllique des premiers mois a fait place a un quotidien peut etre un peu morose en ce moment car comme vous dites l eloignement des proches pese et c est bien normal ..;;; pour nous ici c est pareil , en tant que parents d hivernant , son absence est pesante ... et c est avec beaucoup d impatience que nous attendons son retour , car c est vraiment tres long .... mais cependant merci pour tous ce que vous nous faite partager .... bon courage a vous Les parents de Willy ( votre Bidou)

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