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Carnet de vie d'un médecin voyageur


Autant en emporte l'Avent

Publié le 28 Janvier 2014, 10:18am

Autant en emporte l'Avent

 

Avoir l'occasion de fêter Noël et le Jour de l'An en Antarctique est déjà une exception en soi. J'avais eu la joie l'année dernière de vivre ces évènements très peu de temps après mon arrivée sur le Grand Continent Blanc. J'étais frais et enthousiaste devant ce qu'allait me réserver comme expériences la vie sur cette base Dumont d'Urville.

Et me voici, un an plus tard, au même endroit, avec le recul encore jeune sur le cheminement qui m'a amené des prémisses de mon hivernage aux balbutiements de mon départ.

Fait curieux, je réalise que c'est la première fois depuis au moins dix ans que je passe, à deux reprises d'affilée au même endroit, cette période particulière marquée par le changement de calendrier au mur et les bonnes résolutions éphémères.

Pourtant, peu de visages connus autour de moi.

Le 21 décembre, mes petits camarades de la mission 63 se sont envolés sous mes yeux, au sens littéral du terme. Embarqués cinq par cinq à bord de l'hélicoptère qui les raccompagnait pour les déposer à bord de l'Astrolabe bloqué 39 kilomètres plus loin par la banquise, ils ont déserté la base sur laquelle nous avons vécu ensemble pendant un an, nous laissant orphelins, nous les sept derniers hivernants à faire les prolongations.

Sous le regard de Paul-Emile Victor, qui en a vu d'autres, l'hélicoptère emmène les derniers partants.

Sous le regard de Paul-Emile Victor, qui en a vu d'autres, l'hélicoptère emmène les derniers partants.

 

Ils cèdent la place à la mission 64 et à ses nouveaux héros polaires, empreints de la même fraîcheur et du même enthousiasme qui nous caractérisaient assurément, nous aussi, à notre débarquement.

 

La 63ème mission française en Antarctique s'est achevée officiellement le 17 décembre 2013 à l'occasion de la cérémonie de passation.
Maxime, notre Chef de district, a solennellement transmis son écharpe de représentant de l' Etat à Stéphane son successeur, en présence du Directeur de cabinet du Préfet des TAAF, présent sur la première rotation de l'Astrolabe. Un discours des trois intervenants à l'adresse des hivernants, nouveaux et anciens, et des campagnards d'été vieux briscards des missions polaires françaises pour la plupart, finit de formaliser ce passage obligé.

Stéphane (à gauche) reçoit les clés de DDU de Maxime qui a déjà cédé son écharpe tricolore.

Stéphane (à gauche) reçoit les clés de DDU de Maxime qui a déjà cédé son écharpe tricolore.

 

 

Les quatre jours d'intervalle qui ont séparé ce moment du départ n'ont été qu' évanescence : dernières consignes pour le successeur, dernier verre ensemble, dernier tout.

C'est fou l'importance qu'on semble accorder aux "premières fois" et aux "dernières fois", comme si tout ce qui pouvait se dérouler dans l'intervalle n'était que détail.

Pourtant, ici, autant au moins qu'ailleurs, c'est bien ce qui a été vécu entre ces deux marqueurs qui fait par définition le corps de notre hivernage. Mais un départ doit probablement être ressenti comme une petite mort. Alors on s'accroche à un "dernier" quel qu'il soit, pour lui donner un peu plus de substance, comme un ultime souvenir à emmener avec soi, en compensation de ce qu'on laisse de soi sur place. Sommes toutes, un échange de bons procédés.

Me voici donc toujours en Antarctique.

Encore un peu.

Comme une longue ligne courbe dont je ne vois pas la fin mais dont je sais qu'elle s'approche. Je sais qu'elle est là, je suis pressé de la voir et pourtant ... Je sais que je vais être surpris en la voyant apparaître soudainement.

Je suis content d'être ici et de tout ce que j'y vis. Simplement dans cette période transitoire où mon rôle de médecin de la base m'échappe, mon successeur étant là pour ça, j'ai du temps pour réfléchir.

Je me dis que ma mission s'est bien passée. Comme pour me convaincre ? Je sais qu'il faut du recul et du temps. Tout ceci se fera tranquillement dans les mois, les années après mon retour. Je suis patient, j'ai le temps.

Pour l'heure mon leitmotiv est simple :

"Pas de mort, pas de blessé ! Tout va bien !"

Basique ? Simpliste ?

Que demander de plus finalement ?

Maintenant qu'ils sont partis, la responsabilité de leur santé ne m'incombe plus, et un poids s'envole de mes épaules. Bien évidemment, je ne leur souhaite que le meilleur. Mais tout de même, je me sens plus léger.

Je partage le quotidien de la 64 et les modifications inhérentes à chaque changement annuel de population locale. Il faut bien s'installer dans la place, alors pourquoi ne pas mettre les serviettes ici plutôt, et puis, tiens, si on faisait ça comme ça plutôt, et puis ça, on va le mettre là ...

Et dire que nous avons dû faire la même chose l'année dernière ...

Pour vous donner une idée, imaginez que vous êtes assis dans votre canapé, chez vous. Vous savez que vous allez partir bientôt et les personnes qui vont venir habiter chez vous arrivent. Vous êtes tous dans le même canapé. Vous passez gentiment la télécommande aux nouveaux. Ils zappent sans vergogne et en plus critiquent les programmes que vous regardiez.

C'est un peu ça un changement de mission. Le pire, c'est que c'est tout à fait normal et compréhensible.

Il faut juste savoir laisser la place. C'est comme ça !

Me voici dans un No Man's land temporel, plus tout à fait là mais pas vraiment parti. Comme en transit.

Intéressant, ce déphasage !

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