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Carnet de vie d'un médecin voyageur


La barbe!

Publié le 12 Décembre 2013, 06:07am

Le onze décembre 2012, je posais le pied pour la première fois sur le sol de Terre Adélie, en Antarctique. J'entamais ainsi mon hivernage sur la base Dumont d'Urville en tant que médecin de la 63ème mission polaire française sur ce territoire des TAAF.

Aujourd'hui est donc la date anniversaire de mon arrivée. J'amorce la période de temps additionnel qui me mènera à près de quatorze mois dans cet endroit reculé du monde. Je m'amuse à constater que, depuis plus de dix ans, c'est ici, près du pôle sud magnétique, que j'aurai vécu le plus longtemps d'affilée à un même endroit .

L'Astrolabe, lui, se fait attendre. Il est bloqué dans le pack à une centaine de kilomètres de la base. Combien de temps cela lui prendra-t-il pour se dégager de cette couche de glace compacte répandue sur l'océan antarctique et qui lui bloque l'accès à l'eau libre le séparant de la base ? Mystère !

Chacun y va de ses prévisions. Les paris avaient été lancé en fin de mois dernier sur le jour et l'heure de son arrivée et, progressivement, les parieurs se rendent compte de leur erreur de jugement.

Mais qui pourrait les blâmer ? D'année en année, les mêmes interrogations se posent, et l'arrivée de l'Astrolabe se montre toujours aussi aléatoire.

Je vois mes co-hivernants commencer à s'agiter. Certains sont impatients de rentrer. Très impatients ! Retrouver ses proches, sa femme, ses enfants. Passer les fêtes en famille. Parfois tout simplement juste partir d'ici, parce qu'il est temps. Un hivernage, c'est long. Et même si nous, les blogueurs, tentons de raconter nos expériences et notre vécu sur place, il y a des choses qui sont difficiles à expliquer. Manque de recul, envie de conserver la magie, histoire dont on est le héros, les raisons sont multiples. Alors il y a des histoires qu'on garde pour nous, pour l'instant ou pour toujours. Il faut du temps pour digérer un hivernage : ça aussi, ça fait partie à part entière de cette expérience extrème.

En même temps, je pense aux hivernants de la 64, ceux qui sont à bord, immobilisés dans une coquille de noix et qui n'ont d'autre choix que de dormir, manger et regarder des films en attendant que la situation se débloque. Je sais leur impatience, leurs espoirs, leurs attentes.


Je me revois partir il y a un peu plus d'un an. Le moment où je ferme la porte de chez moi : le début de l'aventure.

Le temps est élastique. Si celui qui s'étend devant moi paraît parfois bien long, qu'il semble court le temps passé. Me revient alors en mémoire un livre au titre accrocheur «  Combien dure une seconde ? ». Purement basé sur la mesure du temps, il n'est pas tourné sur la réflexion philosophique. Pourtant, c'est bien à la notion de course du temps qu'il me fait penser.

Justement, là où le cycle des saisons n'a que peu de signification, j'ai adopté un moyen « original » d'évaluer sur moi l'effet du passage continu du temps, une sorte de clepsydre pileuse : du jour de mon départ, je ne me suis plus rasé, ni la tête, ni la barbe. Objectif ? Tenir un an. Pour une personne comme moi qui n'a toujours pas compris l'utilité des sabots sur sa tondeuse, ce n'était pas gagné.

Mais j'en ai déjà parlé dans un précédent post. Je ne m'appesantirais donc pas sur le sujet.

Simplement, aujourd'hui est le jour ! L'instant où il est temps de faire le ménage dans cette tignasse et cette broussaille qui me dévore le visage et m'a fait oublié les traits de mon visage.

Sensation idiote, petite angoisse. À quoi je ressemble ?

Durant cette année, j'ai à plusieurs reprises maudit cet appendice pilositaire au point d'être à deux doigts de tout couper. Et maintenant que plus rien ne m'incite à le garder, j'hésite, j'ai des scrupules.

Dans ces cas là, un facteur motivant est très efficace, histoire de ne plus faire marche arrière. Pour moi, ce sont deux amis hivernants à qui j'ai répété qu'ils me verraient rasé avant leur départ sur le premier bateau. Ils sont là pour me le rappeler, et ce sont eux qui se chargent de la besogne.


Peu à peu, je vois réapparaître les contours de mon visage.

Enfin, je me retrouve !

Les autres hivernants, par contre, ne cachent pas leur hilarité devant ce faciès inconnu. Chacun y va de sa plaisanterie :

  • Bonjour, monsieur !
  • Excusez moi, vous savez où est le docteur ?
  • Tiens, le bateau est arrivé ? Il y a des nouveaux !


Il me faudra à moi aussi quelques jours pour m'habituer, pour perdre cette habitude de jouer avec ma barbe. Déjà, en discutant, ma main se dirige sous mon menton et n'y rencontre que du vide. Instant de surprise, furtif mais bien présent.


Tout ça pour une barbe me direz vous ?

Tout ça pour un symbole !

Aujourd'hui, une page se tourne, un signifiant se rapportant à ma mission en antarctique vient de disparaître. Avec lui, je prépare mon départ d'ici. Et avec mon départ d'ici, je prépare mon retour.

Car s'il faut savoir partir, il faut aussi savoir rentrer. L'un ne va pas sans l'autre.


Il me semble être sur la bonne voie.

Avant: visage hirsute, garanti sans coup de ciseau ni peigne, résultat d'un an de patience.

Avant: visage hirsute, garanti sans coup de ciseau ni peigne, résultat d'un an de patience.

Après : sérieux? C'est moi,ça? Il va me falloir quelques jours pour me réhabituer;

Après : sérieux? C'est moi,ça? Il va me falloir quelques jours pour me réhabituer;

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Aurélie 23/10/2016 20:20

Je découvre ton blog avec cet article, fascinante cette année en Antarctique... Je m'en vais aller lire tout cela de plus près.

jean 13/10/2014 19:27

tenté par la même expérience , serait il possible de se contacter ?

Johnny 15/03/2014 09:24

Oh qu'il est mignon!!!!
Donne des nouvelles, tes où en ce moment?

Romain c 01/03/2014 23:34

E-nor-me!!
Mais ça ne me surprends pas trop en fait ;))
A très bientôt!

X X X 20/12/2013 09:32

Et maintenant, j'attends le film promis au début de votre aventure.

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