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baroudoc.overblog.com

Carnet de vie d'un médecin voyageur


Maniper les phoques

Publié le 17 Novembre 2013, 06:24am

Ne vous précipitez pas sur votre dictionnaire. C'est peine perdue. Je vous donne raison d'avance et vous le confirme :

le verbe « maniper » n'existe pas. Néologisme de facilité, il est né de la troncation à outrance du mot «manipulation», devenu dans le langage courant Terre Adélien  « manip' ».

Ainsi, sur la base française Dumont d'Urville, nous allons chaque samedi participer à une « manip' vivres » pour aller chercher dans les bâtiments de réserve alimentaire ce dont nous aurons besoin pour nous sustenter la semaine durant.

C'est donc en toute logique que les jeunes scientifiques « manipent » les manchots ou, dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui, les phoques.

Si l'emploi d'un vocabulaire particulier librement adapté de la langue française peut surprendre, je vous confirme qu'on s'habitue étonnamment bien à ce champ lexical local. Pour preuve, qui s'étonne encore de «  positiver » ?


Mais assez parler de linguistique ! Ce dont je veux vous entretenir, c'est de cette expérience unique, encore une fois, que j'ai pu vivre dans le cadre de mon hivernage en antarctique.

La réglementation locale exige qu'on respecte une distance de 30 mètres pour observer les phoques que nous sommes susceptibles de croiser sur la banquise. L'animal n'est pas en lui même un réel danger, si on excepte les léopards de mer qui peuvent être agressifs. Surtout, il vient aux alentours de notre base pour mettre bas et comme toute jeune maman, a besoin de repos et de sérénité dans un monde déjà bien difficile pour lui. Hors, dans le cadre d'études scientifiques cadrées et autorisées par un comité scientifique consultatif, il est possible de déroger à la règle, notamment pour effectuer des prélèvements ou insérer un transpondeur sur la bête.

 

Un phoque de Weddell et son petit veau de mer.

Un phoque de Weddell et son petit veau de mer.

Aussi, participer à une manip' phoque est une occasion en or pour approcher de plus près ce mammifère marin. C'est bien pourquoi le jeune scientifique qui s'occupe de recueillir des données pour le programme 109 a peu de difficulté pour trouver des volontaires pour l'accompagner.

Le programme 109, c'est la dénomination courte d’un programme du Centre d’Études Biologiques de Chizé, une branche du CNRS, pour désigner une étude sur les «  Oiseaux et mammifères marins sentinelles des changements globaux dans l'océan austral ».

Approche en douceur d'une mère pour tenter une capture et l'éloigner du petit.

Approche en douceur d'une mère pour tenter une capture et l'éloigner du petit.

Voilà comment je me retrouve sur la glace de mer aujourd’hui, à cheval sur un bébé phoque né il y a peut être une semaine. À quelques mètres de moi, trois de mes camarades tentent une capture de la mère qui sensiblement irritée, préférerait que nous les laissions tous les deux tranquilles. Au même instant, alors que j'immobilise avec la plus grande délicatesse dont je peux faire preuve un animal angoissé de 35 kilogrammes qui appelle sa mère, une autre scientifique transponde le volumineux nourrisson. Elle lui insère sous la peau une petite puce, du même genre que ce que le vétérinaire utilise pour les chats et les chiens. De cette manière, au fur et à mesure des années qui passent il sera facile à identifier avec un simple lecteur passé à proximité et permettra de mieux suivre son évolution.

Ça, c'est pour la partie technique, parce que quand même :

Je suis à cheval sur un bébé phoque !!!!!


Un tissu posé sur son visage pour diminuer son angoisse (est ce que ça marche ? Il paraît.), je bloque ses nageoires pectorales contre mes jambes. Une main posée sur sa tête pour le bloquer, l'autre glissée entre sa mâchoire et la glace afin d'éviter qu'il ne se cogne. Je lorgne sur le côté avec régularité pour voir comment s' en sortent mes compagnons. La mère semble bien énervée et cherche à se rapprocher du petit. Je reste attentif. S’ils ne parviennent pas à la maintenir à l'écart, il me faudra être capable de dégager rapidement. Après tout, un phoque de Weddell adulte, c'est tout de même une masse de plus de 300 kg, pouvant atteindre pour les plus gros 450 kg.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, j'aime raisonner  par comparaison.

Donc pour être plus clair, un phoque, ça pèse la même chose qu'une grosse moto routière, type Goldwing, mais en plus, ça a des dents.

Dit comme ça, vous comprendrez mieux ma prudence et mon attention.  

Vite! Il faut transponder le nouveau né, tout en vérifiant que la mère reste à distance le temps des opérations.

Vite! Il faut transponder le nouveau né, tout en vérifiant que la mère reste à distance le temps des opérations.

Le temps de cette réflexion passée, nous passons aux mesures biométriques du petit, taille et poids. Puis nous le laissons enfin rejoindre sa mère qui rapidement s'interpose entrre lui et nous.

La seconde équipe n'a pas réussi à « capturer » la mère, mais a tout de même pu relever son numéro de transpondeur. Nous pouvons passer à la suite et nous diriger quelques centaines de mètres plus loin vers un autre groupe de phoques.

À nouveau la fine équipe se répartie. Cette fois, je vais être une des deux personnes chargées d'occuper la mère choisie pendant que les autres feront les mesures nécessaires sur le petit.

Pour accomplir ma tâche, je suis armé d'un sac en toile de jutte qui pourrait être sponsorisé par la Poste. C'est une des grandes différences entre ce qu'on peut voir dans les films où l’équipement High-tech semble tout droit sorti d'un film de James Bond, et la réalité du terrain faite de bricolage, de prototypes à l'aspect brut de décoffrage, et de récup' comme ce sac retaillé et renforcé auquel ont été fixées deux bouts de corde d'un peu plus d'un mètre de chaque côté. L'idée est de réussir à glisser la capuche ainsi formée sur la tête du phoque qui, une fois dans le noir, devrait se calmer, et nous permettre de lui monter sur le dos. Attention, pas d’intention de rodéo  dans notre esprit. Simplement la nécessité de l'immobiliser un minimum le temps de transponder les mères qui ne le sont pas encore.

Me voilà à l'oeuvre! Et ce n'est pas gagné! (photo P. Boilleau)

Me voilà à l'oeuvre! Et ce n'est pas gagné! (photo P. Boilleau)

Là, une petite réflexion que mes collègues et que tout parent qui a un jour emmené son enfant aux urgences un jour comprendra aisément :

Quand on sait à quel point il n'est pas simple d'immobiliser un enfant d'une trentaine de kilos sans lui faire mal pour lui faire des points de suture, même en faisant abstraction de la douleur, mais en considérant tout de même l'angoisse et la panique de l'enfant, imaginez la relative efficacité d'une manœuvre d'immobilisation d'un animal autrement plus corpulent et qui n'a pas plus de raisons d'être serein.

Mais je n'en suis pas encore là. Oh, non !

Avec mon binome, ça fait maintenant cinq bonnes minutes que nous tentons avec toute notre energie et notre motivation d'  « encapuchonner » le phoque adulte vif et un tantinet agressif envers nous ( Je le comprends). Parfois à moins de cinquante centimètres de sa gueule, j'ai l'occasion de le voir saisir le sac de sa mâchoire et le secouer vigoureusement, à m'en laisser échapper une fois ou deux un des bouts en ma possession. Une manière aussi de me rappeler que l'animal n'est pas un herbivore, mais bien un carnivore avec de belles dents parfaitement efficaces. Heureusement, le phoque parfaitement à l'aise dans le milieu aquatique, est beaucoup moins leste une fois étendu sur la banquise. Je prends rapidement le coup et j'arrive à m'assurer une distance de sécurité suffisante lors de nos manœuvres.

En vue subjective, c'est autre chose! Jolis yeux! Mais de belles dents aussi...

En vue subjective, c'est autre chose! Jolis yeux! Mais de belles dents aussi...

Mais nos camarades en ont fini avec le petit veau de mer, qui cette fois dépasse tout de même les cinquante kilogrammes en à peine deux semaines.

Nous laissons tomber la capture encore une fois, afin de ne pas épuiser inutilement la maman et laissons la petite famille tranquille se reposer, alors que le veau se blottit contre sa mère pour téter un peu de réconfort en même temps qu'une bonne rasade de lait.


L'opération sera répétée cinq fois ce jour là. Mais nous ne rencontrerons pas plus de succès dans les captures des autres mères. Ça arrive. Le groupe sorti la veille avait quant à lui fait carton plein sur les captures, avec en plus des mamans d'une docilité proche de la complaisance. La Nature reste imprévisible, c'est tout son intérêt.

Alors que nous prenons le chemin du retour sur base, déambulant entre les bergs sous le soleil déclinant, le bilan de la journée paraît mitigé pour le responsable local du programme.

Pour moi, c'est une réussite complète. Approcher de si près une espèce comme le phoque de Weddell est une opportunité formidable. Je ne l'aurais fait qu'une fois sur un an d'hivernage. Mais après tout, une fois, c'est déjà énorme et justifie l'agrément que je tire de ma présence sur le sol antarctique.

Et puis...

Quelques minutes, plonger son regard dans celui d'un bébé phoque !

Quelques minutes, sentir le contact de sa fourrure contre mes mains !

Sa fourrure qui, il n'y a pas de doute possible, est beaucoup mieux sur lui, vivant...

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NOIRON Josette 10/03/2014 14:23

Merci pour cette magnifique aventure , qu'en vous lisant je partage .

vie au maroc 19/02/2014 17:04

le monde des phoques est vraiment impressionnant, j'ai aussi apprécié les photos. une très belle expérience.

Phoque 13/01/2014 17:44

Passionnant!

X X X 25/11/2013 16:50

Toujours très interessant à lire, et en plus de magnifiques photos. MERCI

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