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baroudoc.overblog.com

Carnet de vie d'un médecin voyageur


Le premier avion

Publié le 26 Octobre 2013, 14:00pm

Huit mois jour pour jour.


Huit mois !


Le 26 février 2013, l'Astrolabe, notre dernier lien physique avec le reste du monde, quittait la Terre Adélie en direction de Hobart en Tasmanie. Il nous laissait derrière lui, mes vingt quatre compagnons et moi même qui entamions alors notre hivernage à proprement parler. L'hivernage : cette période d'isolement extrême qu'il est quasi impossible d'expérimenter ailleurs dans le monde.

Le 26 octobre 2013, un Bassler parti quatre heures plus tôt de la base italienne Mario Zuchelli, à Terra Nova Bay, se pose sur une piste de fortune sur le continent antarctique à quelques kilomètres de la base Dumont d'Urville. À son bord, dix-huit passagers, pas un de plus, rompent définitivement le fil de notre solitude collective après huit mois d'intenses moments partagés entrecoupés d'instants personnels évoluant sur toute la gamme qui va de la plus profonde tristesse à la joie la plus vive.

Un hivernage...

Un Bassler sur la neige antarctique.

Un Bassler sur la neige antarctique.

Prévu initialement deux jours plus tôt, le vol était pour raisons météorologiques attendu pour le dimanche 27. Et finalement la nouvelle modification du plan de vol tombe vendredi 25 : C'est samedi après midi qu'il faudra être prêt à recevoir les passagers du vent. Le jour dit,  la confirmation officielle circule sur la base Dumont d'Urville comme une trainée de poudre ; le matin même, le Hercules C130, gros porteur, est bien parti de Christchurch, Nouvelle Zélande, avec pour objectif la base italienne. De là, les dix huits français embarqueraient à bord d'un aéronef aux proportions oh combien plus réduites pour nous rejoindre.

Le hasard n'a pas sa place dans cette décision ; une fenêtre météorologique favorable se présente dans l'après midi et il faut en profiter.

Les années précédentes, la campagne d'été s'ouvrait par une première rotation de l'Astrolabe courant novembre qui, en raison de la banquise encore très présente en cette période de l'année, avait énormément de mal à accéder à la station française et débarquait les premiers campagnards par un vol d'hélicoptère couvrant une distance de plusieurs dizaines de kilomètres au dessus de la glace de mer.

Cette année, à cause des difficultés récurrentes de cet ordre, l'IPEV a opté pour des opérations aériennes. Elles ont leurs avantages. Elles ont aussi leurs inconvénients. Pour nous, les hivernants, les préoccupations qui y sont liées sont de ne pas recevoir  de colis que les proches de métropole ont pu nous poster pour remonter notre moral en fin d'hivernage, douceurs sucrées ou salées des diverses régions dont nous sommes originaires, ou cadeaux symboliques d'un anniversaire déjà passé depuis plusieurs mois. C'est aussi l'espoir de recevoir des fruits et des légumes frais de Tasmanie qui s'envole en même temps que l'avion. Un Bassler n'est pas grand et le frêt minimum nous sera envoyé. Le vrai ravitaillement nous parviendra par R1, la première vrai rotation de l'Astrolabe mi-décembre... alors que la majorité de ma mission reprendra ce même bateau pour regagner ses pénates.

Mais pour l'heure, l'attention est à l'arrivée imminente de l'avion.
Une équipe réduite mais nécessaire préformée en début de semaine se rend sur les lieux de l'atterrissage. Le chef de district bien sur, deux hivernants formés et équipés de matériel de pompier en cas de départ de feu, le responsable technique et le mécanicien. Je fais également parti du voyage, évidemment en tant que médecin, au cas peu probable et non souhaité d'incident à l'atterrissage.

Je me retrouve là où, hier encore dans mon esprit, j'aidais à démonter le mât météo de D10. Ce mât est pourtant dressé devant moi, l'anémomètre à son sommet envoyant ses informations précieuses à la station de Météo France sur la base. Évidemment, il a été remonté il y a quelques semaines en préparation de cet instant.


C'est à 19h20 que le Bassler se pose brillamment et avec facilité sur cette piste damée et préparée par les hivernants techniques de la base. Le pilote n'en est pas à son coup d'essai. Depuis plus de dix ans, il est habitué à brûler ses ailes dans le ciel antarctique.

Hélices arrêtées, la porte s'ouvre et la grappe de passagers couverts de leur tenue bleue « grand froid », abrités jusqu'à présent dans les entrailles de l'oiseau de fer déferle et se répand sur le sol neigeux comme l'encre coule d'un encrier sur une table.

Il est temps pour les campagnards d'été de débarquer. Une sensation étrange m'envahit.

Il est temps pour les campagnards d'été de débarquer. Une sensation étrange m'envahit.

Impression violente !

Phénomène intrusif majeur ?

Pour un peu la tête me tournerait.


Heureusement, je me rappelle que sur les dix huit nouveaux visages qui inaugurent le début de la campagne d'été 2013-2014, « seuls » sept vont nous accompagner effectivement sur la base proprement dite. Les onze autres, bien plus habitués à l'antarctique que moi, viennent pour la plupart chaque année à cette période sur la base secondaire de Prud'homme pour préparer le Raid, ce monumental convoi de véhicules à chenilles qui met dix jours à relier la côte à la base franco-italienne Concordia ( Dôme C) à mille kilomètres de là à l'intérieur des terres, ou plutôt devrais-je dire des glaces.


Pourtant, le soir venu, une fois la base réintégrée avec nos sept compagnons, logisticiens expérimentés de l'IPEV ou scientifiques venu étudier les populations de manchots, le changement est déjà palpable.


Une excitation flotte dans l'air, une certaine euphorie bien compréhensible.

Mais ce soir j'ai du mal.

Le bruit m’abrutit, m'assomme.

Seulement sept ! Et déjà tant de différences dans ma perception des choses.

Il me faudra très probablement quelques jours pour m'acclimater à ces changements. Je prévois déjà de me mettre en recul un minimum. Mais il ne faudra de toute façon pas traîner, car d'ici peu, de nouveaux vols vont arriver. Le suivant, peut être mardi prochain, nous livrera un changement radical avec quinze nouvelles têtes sur base. En moins de cinq jours, l'effectif aura alors doublé.

C'est presque amusant de constater les pensées parfois bizarre qui viennent à l'esprit dans ces moments : Un camarade se demande quand il pourra laver son linge sans faire la queue à la buanderie. Je n'y avais pas pensé, je me mets à espérer que personne ne prendra mon créneau du dimanche soir. Idiot ! Inattendu ! Je souris.

Ce n'est qu'une anecdote mais elle est représentative des changements à venir. Nos habitudes construites et consolidées au cours des mois, vont voler en éclat. Ce qui reste de notre esprit de mission va-t-il finir de se déliter dans ce maelström de personnalités ? Ou au contraire allons-nous nous rapprocher, nous ressouder un peu en un ultime sursaut avant que chacun ne continue définitivement sa route de son côté ?

Certains comptent les jours. D'autres, les semaines. Et puis d'autres encore ne comptent pas, pour ne pas y penser. Ou alors n'y pensent pas, mais ceux-là sont, j'en suis sur, très minoritaires.

Ce n'est pas que nous soyons tous pressés, loin de là, mais aujourd'hui, qu'on le veuille ou non, une page se tourne.

Alors naturellement, on se projette sur l'avenir...

Pas trop d'isolement, pas trop de relations ; le juste milieu, voilà la sagesse 

Confucius

J'ai eu ma part d'isolement. Il va falloir rééquilibrer la balance.

Alors que les passagers débarquent, le CAT s'approche avec les fûts de kérosène.

Alors que les passagers débarquent, le CAT s'approche avec les fûts de kérosène.

Aussitôt, l'équipage fait le plein des réservoirs : il faut songer à rentrer au plus vite.

Aussitôt, l'équipage fait le plein des réservoirs : il faut songer à rentrer au plus vite.

L'intérieur d'un Bassler n'est pas aussi spacieux que celui d'un A380.

L'intérieur d'un Bassler n'est pas aussi spacieux que celui d'un A380.

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